Perspective sécurité

Menaces militaires en contexte électoral: les élections présidentielles taïwanaises et la menace d’une intervention chinoise

Corentin Bialais,

Étudiant à la maîtrise en études internationales, HEI

 

« Les missiles chinois ne ciblent pas spécifiquement les côtes taïwanaises ». C’est ce qu’a affirmé le président taïwanais, Ma Ying-jeou après son entrevue historique avec son homologue chinois Xi Jin-Ping du 7 novembre 2015. Cette déclaration intervient alors que la campagne pour les élections générales de 2016 bat son plein. Le contraste entre cette période préélectorale et le premier scrutin présidentiel organisé vingt ans plus tôt, en 1996, est édifiant : à cette époque, l’armée populaire de Libération avait alors effectué une série de frappes de missiles dans les eaux Taïwanaises dans le but de dissuader les électeurs de voter pour le président en place Lee Teng-hui, accusé par Pékin de suivre un agenda qui mènerait à une déclaration d’indépendance de Taïwan

Province chinoise pour Pékin, Taïwan représente un cas d’école de l’État non reconnu internationalement. En 1949, la guerre civile chinoise se solde par la défaite de l’armée de la République de Chine qui se réfugie à Taïwan alors que les communistes prennent le contrôle du continent. Chaque gouvernement prétend depuis être le seul légitime pour diriger toute la Chine, en 1971 les Nations Unies finissent par reconnaître la République Populaire de Chine comme le seul gouvernement légitime pour représenter la Chine, excluant ainsi les autorités de Taipei de l’organisation. Après un processus de démocratisation réussi, Taïwan est traversé par un mouvement indépendantiste qui cherche à donner un statut international à l’île, et à entériner sa séparation avec le continent. Ces manœuvres, jugées inacceptables pour Pékin qui maintient ses prétentions sur ce territoire, ont entraîné une série de réactions de la part du pays au cours des vingt dernières années.

Cet article tente de clarifier la stratégie chinoise en période électorale à Taïwan en particulier l’emploi de menaces d’usage de la force par Pékin. Les différents épisodes de tensions qui coïncident avec des scrutins nationaux seront examinés ici et montrent que la Chine a progressivement réorienté sa stratégie en contexte électoral étant donné les effets contre-productifs de ces menaces sur l’opinion publique. À cette fin, la loi antisécession mise au point en 2005 permet à Pékin de maintenir sa pression sur la compétition démocratique sans avoir à effectuer des actions coûteuses dans l’opinion publique taïwanaise. Dans le contexte de l’élection actuelle, qui verra le retour probable du parti historiquement indépendantiste au pouvoir, la stratégie chinoise est ambivalente. Le gouvernement chinois fait preuve d’une approche conciliatrice et s’est jusqu’à maintenant privée d’ingérer directement dans la compétition, mais a rappelé son exigence que Taipei respecte la politique d’une seule Chine et que les efforts de coopération entre les deux rives du détroit soient maintenus en conservant l’emploi d’une rhétorique anti-sécessionniste.

Les informations utilisées dans cet article proviennent principalement de déclarations officielles des autorités chinoises ou taïwanaises issues de journaux, d’agences de presse ou directement du ministère des affaires étrangères chinois. Les données concernant l’impact des actions chinoises dans l’opinion publique taïwanaise sont tirées des enquêtes du TEDS (Taiwan Electoral and Democratisation Studies) menées en 2012.

L’échec de la « dissuasion électorale »

Les logiques de la dissuasion s’appliquent-elles à un électorat de la même manière qu’à un État ? Le résultat des frappes de missiles perpétrés par l’armée populaire de Libération en 1996 montre plutôt une relation inverse. Cette année-là, le régime taïwanais concrétise un long processus d’ouverture avec la tenue de la première élection présidentielle au suffrage universel de son histoire. Lee Teng-hui dirige alors le pays et se présente à l’élection avec l’étiquette du Kuomintang, le parti qui dirige la République de Chine depuis son repli à Taïwan. Alors que cette formation politique est idéologiquement rattachée à l’objectif de réunification de Taïwan avec la Chine continentale, le président Lee est accusé de suivre un agenda personnel qui viserait à poursuivre l’indépendance de jure de l’île. Le scrutin oppose donc le président sortant, au DPP (Parti Démocratique Progressiste) qui de son côté ne cache pas ses projets indépendantistes. De l’autre côté, deux autres candidats s’opposent directement aux tentatives d’indépendance de jure de l’île et se montrent favorables à une réunification à plus ou moins long terme. Après une visite controversée du président Lee aux États-Unis, l’armée populaire de libération commence une série de frappes de missiles dans les eaux taïwanaises le 7 juin 1995. Ces frappes sont réitérées en mars 1996 peu avant l’élection. Malgré ces menaces, Lee Teng hui est élu avec 54 % des voix, les candidats pro-réunification ne réunissent de leur côté qu’un peu moins de 30 % des votes à eux deux.

L’effet de cet épisode de confrontation a été étudié par Da Chi-Liao et al. (2013). Dans leur étude, ces auteurs s’inspirent du modèle de la socialisation orienté par les événements et montrent que la troisième crise du détroit de Taiwan marque une 5 contraction considérable du sentiment d’appartenance chinois à Taïwan qui est l’un des déterminants de l’attachement à l’idée réunificatrice. De même, Wang et Chang (2006) ont montré comment la perception d’une menace extérieure entraîne une intolérance de l’opinion publique envers ceux qui défendent ces opinions. Les communiqués chinois ont beau rappeler l’appartenance chinoise de Taïwan , en effectuant des frappes 7 militaires, les autorités chinoises ne font que renforcer le ressentiment à leur encontre, et exacerbent les pressions contre les militants qui soutiennent l’unification.

L’élection de 2000 est à son tour marquée par des exercices militaires qui n’empêchent pas le candidat Chen Shui-bian d’être élu, ce qui marque la première victoire d’un parti politique ouvertement indépendantiste à Taïwan. À partir de ce moment-là, la République Populaire de Chine se montrera plus discrète en contexte électoral. En 2004, Chen Shuibian est réélu dans un climat tendu ou celui-ci revendique de plus en plus fort sa volonté de mener l’île à l’indépendance. La stratégie chinoise connaît alors une importante réorientation qui se concrétise avec la promulgation de la loi anti-sécession.

La loi anti-sécession comme moyen de structurer la compétition électorale

Promulguée le 14 mars 2005, la loi anti-sécession réaffirme la politique d’une seule Chine et prévois explicitement l’usage de moyens non pacifiques pour contrer une sécession de Taïwan à son article 8 : « Au cas où […] des incidents majeurs provoquant la sécession de Taïwan de la Chine se produiraient […], l’État aura alors recours à des moyens non pacifiques et aux autres moyens nécessaires pour protéger la souveraineté nationale et l’intégrité territoriale de la Chine ». La promulgation de cette loi a été très mal reçue sur l’île. L’étude de Da Chi liao montre que comme pour la crise de 1996, la loi anti sécession 9 apparait comme un événement responsable de la perte de vitesse de l’identité chinoise à Taïwan. Cependant, les analystes s’entendent pour dire que cette mesure a également permis de générer de la prédictibilité de la part de Pékin, et a mis le fardeau de la déstabilisation dans le camp des indépendantistes.

En effet, pour You Ji (2006), cette loi définit un cadre clair des limites que Pékin est prêt à accepter, le pays n’est ainsi plus contraint de réagir à chaque étape franchie en direction de l’indépendance. De cette façon, au lieu de devoir réitérer ses menaces à chaque initiative indépendantiste par des actions militaires ou diplomatiques couteuses sur la scène internationale, comme sur la scène domestique taïwanaise, la Chine peut se permettre de rester discrète sans donner l’impression d’abandonner la question de Taïwan. « La loi anti-sécession affirme qu’une indépendance pacifique est un mythe » estimait You ji, dans son article . Dans ce cadre, ce sont maintenant les indépendantistes qui prennent le risque, aux yeux de l’opinion de déclencher une guerre dans le détroit. De plus, l’ambiguïté de la loi concernant la « ligne rouge » à partir de laquelle l’Armée Populaire de Libération interviendrait permet d’attaquer chaque initiative qui s’inscrit dans une perspective indépendantiste comme constituant une prise de risque irresponsable susceptible de mettre le feu aux poudres dans le détroit. Comme l’avance Niou (2004) , ce changement de logique déplace le ressentiment des Taïwanais vers les indépendantistes plutôt que sur la République Populaire de Chine.

Cette loi structure le jeu politique taïwanais et permet de contenir le mouvement d’indépendance. En effet, nous avons vu que Pékin est initialement enfermé dans un dilemme inconfortable concernant l’opinion publique taïwanaise, ses menaces ont tendance à renforcer le mouvement indépendantiste et à affaiblir le mouvement pour la réunification. En l’absence de toute ingérence en revanche, le pays prend le risque de voir l’île lui échapper définitivement. L’opinion publique taïwanaise est en effet largement partagée sur la question de l’indépendance ou de la réunification. La figure 1 (figure-1)montre la distribution idéologique de la population sur cette question en 2012. L’échelle de mesure crée est construite à partir de l’addition de plusieurs questions issues du questionnaire du TEDS qui portent sur le statut de l’île (voir annexe-1). Cette distribution met en évidence une forte 12 préférence des électeurs pour le maintien du statu quo, et un faible appui aux options indépendantiste et réunificatrice dans leurs versions les plus radicales.

La perspective de guerre avec la Chine continentale est cependant indispensable pour maintenir ce faible soutien à l’option indépendantiste. L’une des questions du questionnaire du TEDS se traduit comme il suit : « Si l’indépendance pouvait être achevée par des moyens pacifiques, la supporteriez-vous ? » Les résultats montrent une distribution nette en faveur de la perspective indépendantiste. On pourrait donc penser que si Pékin relâchait sa pression militaire, les Taïwanais seraient rapidement soucieux de donner un statut international à l’île et de la détacher définitivement du continent. Le tableau reproduit à la figure 2 (figure-2) compare les deux questions, on voit qu’en l’absence de pression militaire, 55 % des Taïwanais se montrent en faveur de l’indépendance. Cette proportion tombe à 30 % si l’indépendance implique un conflit avec la Chine.

Le tableau reproduit à la figure 3 (figure-3) tente de récapituler le dilemme de l’action qui se présente pour Pékin. L’axe vertical expose les actions possibles pour la Chine : menacer militairement Taipei comme elle l’a fait en 1996 et 2000, ne pas le faire comme ce fut le cas en 2004, enfin avoir recours à une menace indirecte par l’intermédiaire de la loi anti- sécession. L’axe horizontal présente les effets sur l’opinion publique taïwanaise en faveur des trois options possibles vis-à-vis du statut de l’île, c’est-à-dire l’indépendance, l’unification et le statu quo.

Recomposition idéologique partisane et hésitations chinoises

Si le lien de causalité est difficile à confirmer, la période qui suit l’adoption de la loi chinoise est bien suivie par une perte de confiance de l’opinion publique taïwanaise envers la majorité indépendantiste au pouvoir. En 2008, les initiatives de référendum sur l’adhésion du pays à l’ONU et sur l’achat d’armes proposées par le président Chen Shuibian ont connu des échecs cuisants, principalement à cause de la très faible mobilisation lors de ces scrutins. Après avoir perdu le pouvoir aux élections générales de la même année, le DPP a progressivement mis en œuvre une reformulation de sa plateforme indépendantiste. Alors que le président Chen Shui-bian est emprisonné quelques mois après la fin de son mandat, le parti se détourne de la démarche provocatrice de ce dernier. Le discours change et s’articule davantage autour de la défense du régime démocratique et de la ‘‘volonté des 23 millions d’habitants’’ de Taïwan. A travers cette transformation, Tsai Ing-wen émerge comme la nouvelle figure de proue du parti. Cette dernière, déclarait par exemple en 2014 que le DPP était un parti « pro démocratie » avant d’être un parti pro indépendance . De son côté, le Kuomintang a bénéficié d’un regain de popularité en défendant le rapprochement pacifique entre les deux rives et en mettant en avant les bénéfices économiques que pourraient recevoir les Taïwanais dans cette perspective.

Les élections qui suivent l’adoption de la loi anti-sécession par Pékin sont marquées par la discrétion de Pékin pendant la période électorale. Le président Ma Ying-jeou arrive ainsi au pouvoir en 2008. Sa réélection en 2012 est accompagnée par les félicitations officielles de Pékin qui accueille la nouvelle avec bienveillance et souhaite la poursuite des relations entre les deux rives. Ces réactions sont généralement courtes, discrètes et faites par l’intermédiaire du TAO, le bureau des affaires taïwanaises, un organe bien distinct du ministère des affaires étrangères, étant donné que la Chine ne considère pas Taïwan comme un Etat souverain, chargé de traiter de la question des relations avec Taïwan. La stratégie de rapprochement avec le continent, au cœur des deux mandats du président Ma, reçoit cependant un accueil réservé d’une part importante de la population taïwanaise qui y voit la croissance de la dépendance économique de Taïwan à la Chine et un resserrement dangereux des liens entre les deux pays. L’opinion publique se retourne progressivement contre Ma Ying-jeou qui bat des records d’impopularité au cours de son second mandat. Ce défaut confiance se traduit par une défaire électorale historique pour le Kuomintang lors des élections locales de 2014. Encore une fois, la Chine fera preuve de prudence et se montrera discrète, se contentant d’une déclaration simple dans laquelle elle affirme souhaiter le maintien des relations entre les deux rives.

Dans le cadre des élections générales de 2016, alors que la victoire de la candidate pro-indépendance semble inéluctable, les autorités chinoises ont fait un certain nombre de déclarations qui visent, d’une part à rappeler leur volonté de poursuivre les relations avec Taïwan tant que les bases du consensus de 1992 sont garanties par les deux parties, et 16 d’autre part de rappeler leur détermination à lutter contre toute tentation sécessionniste de la part d’un futur gouvernement à Taipei. Lors de la visite de Chu Li-luan, le président du Kuomintang en 2015, Xi Jinping a d’ailleurs mentionné que la coopération entre les deux rives n’est possible qu’en préservant la base politique du dialogue ce qui est encore une référence au consensus de 1992 que le DPP rejette ouvertement. Cette opposition au mouvement indépendantiste taïwanais a été réitérée par Xi Jinping lors de la rencontre historique entre les présidents chinois et taïwanais le 8 novembre 2015. On est donc bien loin de la rhétorique guerrière des 18 années 90.

La Chine a cependant été plus virulente pour condamner plusieurs actions de différentes personnalités du mouvement indépendantiste sur la scène internationale. Le porte-parole du ministère des affaires étrangères chinois a ainsi exprimé sa réprobation après la visite de l’ancien président et indépendantiste convaincu, Lee Teng-hui, au Japon. Au cours de cette visite, l’ancien président taïwanais a affirmé que les îles Senkaku qui sont revendiquées par la Chine, le Japon et Taïwan appartenaient au Japon. La déclaration chinoise, virulente, est avant tout destiné aux autorités japonaises comme le montre les termes employés : « We solemnly urge the Japanese side to […], hold fast to the oneChina policy, properly and prudently deal with Taiwan-related issues, and avoid installing new political barriers for the development of bilateral relations ». Inquiet de la future relation Taïwan-Japon en cas de victoire du DPP, un autre porte-parole du ministère des affaires étrangères chinois, Hong Lei a également critiqué la visite de la candidate du DPP au pays du soleil levant en reprenant une rhétorique similaire : « We are deeply concerned about and firmly opposed to Tsai Ing-wen’s visit to Japan. It is hoped that Japan would stick to the one-China principle, honor its commitment to China on the Taiwan Question, and leave no room for those who may spread the “Taiwan independence” ideas in whatever name and under whatever pretext. »

Comme nous l’avons vu, les réactions destinées à la classe politique ou à l’opinion taïwanaise sont généralement faites par des responsables du « TAO », le bureau des affaires taïwanaises, un ministère chargé des relations entre les deux entités. Ces déclarations sont généralement courtes, formatées et modérés parce qu’elles peuvent potentiellement avoir un impact dommageable sur l’opinion publique taïwanaise. A l’inverse, les réactions qui sont faites par le ministère des affaires étrangères sont directement destinées aux gouvernements étrangers et peuvent adopter un ton menaçant lorsqu’elles visent à rappeler la détermination de Pékin sur la question taïwanaise. Si ces déclarations peuvent tout de même avoir une influence sur la politique taïwanaise, il semblerait que ce ne soit qu’un dommage collatéral.

Conclusion

Vingt ans après le vote de 1996 qui a donné lieu à une escalade militaire importante, il est peu probable que la Chine tente de menacer directement l’électorat taïwanais avant les résultats des élections de 2016. Nous l’avons vu, la stratégie de Pékin vis-à-vis de l’opinion publique taïwanaise s’est transformée à travers la loi anti-sécession qui structure à présent la compétition électorale sur l’île. Le DPP a cependant su s’adapter à cette mutation et a modéré son discours par rapport à la question de l’indépendance de l’île. Le parti qui a été capable de retrouver sa popularité devrait se retrouver vainqueur de l’élection de janvier prochain. Étant donné ce contexte défavorable, la Chine a tenté de s’ingérer un peu plus que par le passé dans le débat électoral, en recevant favorablement les officiels du Kuomintang et en rappelant au DPP et à ses partisans les conditions de la coopération entre les deux rives. Le Parti Communiste Chinois est-il prêt à coopérer avec une éventuelle future administration du parti indépendantiste ? Les pronostics sur cette question restent ouverts. La Chine a bien explicité que le Consensus de 1992 était une condition sine qua non du maintien de relations pacifiques entre les deux rives. On ne sait pas la limite de la position chinoise et son niveau de tolérance envers un nouveau gouvernement indépendantiste mais c’est là toute la force de la position de Pékin depuis 2005, conserver une ambiguïté sur les actes qui légitimeraient l’usage de la force dans le but d’influencer l’opinion et les décideurs publics.

*Article originalement publié le 11 mars 2016 dans Perspective Sécurité, volume 1, numéro 3.

 

 

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