Retour sur la 11e rencontre Université-Défense – résumé des conférences

La 11ème Rencontre internationale Université-Défense de Québec, co-organisée par l’Institut militaire de Québec, l’École supérieure d’études internationales et le Centre sur la sécurité internationale, se sont tenues le 12 mars 2020 à l’Université Laval. L’événement annuel de réflexion et d’échanges, entre militaires et académiques, sur une problématique de défense et de sécurité avait pour thème cette année : « Chaude ou froide, la guerre se profile-t-elle à l’horizon ? ». Les réflexions se sont notamment articulées autour de la proposition de Graham Allison relativement au « Piège de Thucydide », des enjeux émergents liés aux mutations des configurations internationales et des défis que la stabilité hégémonique pose au Canada ainsi qu’à l’ordre international.

Programme de la 11e édition

Un merci tout spécial aux étudiants Samuel Boutin, Ornella De Medeiros et Ibrahim Radjouloul-Salame Mouhamadou, qui ont préparé ce résumé.

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Dans son mot de bienvenue, le Brigadier-général Gervais CARPENTIER, a dépeint un monde en phase de « mutations multiples ». L’occident est-il prêt à affronter la menace russe ou le défi chinois ? Une Chine devenue d’ores et déjà la première puissance économique de la planète et qui est en train de refaire son retard militaire. Sommes-nous à l’ombre de la guerre ? Le Commandant de la 2e Division de FOI (Est) rassure que la dissuasion nucléaire tempère considérablement les risques d’escalades militaires et empêche toute déflagration généralisée. Quelle que soit la température de la guerre à venir, il a insisté sur la nécessité d’accroitre la coopération au sein de l’OTAN pour mutualiser les capacités des Alliés et développer une nouvelle approche pangouvernementale au Canada via la mutualisation des ressources disponibles.

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Dans sa conférence inaugurale, Richard B. FADDEN a essayé de mettre les thèses développées par Graham Allison dans le « Piège de Thucydide » à l’épreuve de la situation internationale contemporaine. « Nous vivons, a assuré le conférencier, dans un monde en grand changement » où la montée en puissance de la Chine est irrésistible. L’ancien conseiller du premier ministre du Canada en matière de sécurité nationale a identifié quatre méta-questions susceptibles d’alimenter les réflexions stratégiques mondiales et pouvant aider à répondre à la nature de la guerre à venir : (1) les puissances révisionnistes, (2) l’Occident dysfonctionnel, (3) la montée des mouvements terroristes, (4) les aspects de la cybernétique. Par « guerre chaude », il faut entendre, selon Robert Fadden, un conflit cinétique qui engage deux ou trois des grandes puissances (Chine, Russie, USA). Et par « guerre froide », un conflit non cinétique, probablement cybernétique, impliquant des acteurs majeurs et des petits joueurs (Iran, Corée du nord, etc). Toutefois, l’Occident doit s’attendre à des « guerres tièdes », a-t-il conclu.

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La première tribune a porté sur le thème de « La guerre froide/Le monde post-guerre froide/Le piège de Thucydide ». Le modérateur, Rémi LANDRY de l’Ecole de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke a assuré que l’antienne de l’effondrement des empires est un vieux serpent de mer. Ainsi, le Destined for War: Can America and China Escape Thucydides’s Trap? (2017) de Graham Allison s’inscrit dans la continuité de The Rise And Fall Of The Great Powers (1987) de Paul Kennedy.

La présentation de la Professeure Karine PRÉMONT de l’Université de Sherbrooke, intitulée « La guerre froide, 1947-1991 » a apporté une perspective historique sur l’actualité de la guerre froide. Elle peut être entendue comme une époque de « paix impossible, guerre improbable » (Raymond Aron), à l’ombre d’une menace de destruction mutuelle assurée. La parenthèse américaine, marquée par l’éclatement de l’URSS et l’émergence d’un monde multipolaire (unipolarité américaine), va-t-elle déboucher sur une période de guerre froide ? À la question, sommes-nous à l’orée d’une nouvelle guerre froide ? « Je n’en suis pas sûr », a conclu Karine Prémont.

Le Major-général Jocelyn PAUL a, pour sa part, mis l’accent sur le changement de nature de la guerre. Depuis la fin de l’affrontement bipolaire, les guerres civiles n’ont cessé de se multiplier dans les Balkans, en Somalie, au Rwanda etc. selon lui, les armées occidentales n’ont pas été suffisamment préparées pour affronter cette nouvelle donne géostratégique, car les outils et doctrines construits pour faire face à un ennemi conventionnel sont désormais obsolètes dans une époque post-guerre froide. Dans la balance des puissances, l’Occident n’a pas su anticiper la monté en puissance économique de la Chine et la fonte rapide de l’écart militaire avec les États-Unis. « Nous avons peut-être gagné la guerre froide, mais pas au niveau où on le croit », selon le Major-général. Certes la Russie est devenue un « petit joueur », mais l’hégémonie américaine (moment unipolaire) est désormais achevée.  « Un monde multipolaire se dessine, la planète devient de plus en plus petite » a-t-il assuré. Un monde multipolaire avec des compétiteurs qui ne veulent pas se plier aux règles du jeu prédéfinis.

Cette première séquence a été conclue par une présentation TEDx de Graham ALLISON sur le défi que pose l’émergence chinoise et la rivalité avec les USA à l’ordre international et la sécurité mondiale. Par définition, le « piège de Thucydide » porte sur la transition d’un pouvoir hégémonique et le risque que la rivalité dégénère en affrontement guerrier. L’analyse de Graham Allison s’est appesantie sur 16 grandes rivalités internationales survenues depuis 500 ans pour conclure que pas moins de 12 de celles-ci dégénérèrent en conflit armé, alors que seulement quatre cas connurent un règlement pacifique. Ce « piège de Thucydide » remonte à la Grèce antique où Sparte vit sa place menacée par l’ascendance d’Athènes, devenue capable de contester son hégémonie grâce à l’accroissement de sa puissance, et sert à expliquer le déclenchement de la guerre du Péloponnèse. En effet, l’incertitude générée par l’« ascension » du compétiteur et la « peur » de l’hégémon a produit le cocktail explosif qui a fait tomber Athènes et Sparte dans le piège de Thucydide.

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La deuxième tribune s’est spécifiquement étendue sur le « Le cas de la Chine et des États-Unis ». Le Contre-amiral (retraite) Gilles COUTURIER, modérateur du panel, a souligné que les récents rapprochements sino-américains dans le cadre des exercices militaires de la RIMPAC (Rim of the Pacific Exercice) 2014, avec 22 pays représentés dont le Canada sont à encourager.  

De son côté, le professeur Serge GRANGER de l’Université de Sherbrooke a dressé un tableau des philosophies chinoises et essayé d’expliciter l’idéologie de Xi Jinping. Pour lui, la réticence chinoise aux « valeurs occidentales » trouve une justification dans son attachement à sa propre tradition philosophique. Ces philosophies chinoises ont pour noms confucianisme, légisme et taoïsme. L’idéologie de Xi Jinping, présenté comme le « nouvel empereur de Chine », se fonde sur le monopole du parti, le nationalisme territorial, l’armée et le rêve chinois. D’une part, le modèle chinois vise à l’amélioration de la protection sociale de sa population grâce à la croissance économique. D’autre part, l’empire du milieu tente de redéfinir les règles du jeu international en s’appuyant sur les compagnies chinoises, la restauration des valeurs confucéennes et légistes et le Consensus de Pékin. Seulement, les valeurs confucéennes sont-elles exportables ? Le modèle de la croissance sans fin n’est-il pas périmé ? En gros, la Chine est un géant au pied d’argile.

À rebours, le professeur Jonathan PAQUIN de l’Université Laval a proposé une présentation intitulée « Le piège de Washington » qui analyse les limites de la thèse de Graham Allison au prisme des forces et faiblesses des alliances. Pour éviter de s’alarmer sur la dynamique de la rivalité entre la Chine et les USA au XXIe siècle, le politiste insiste sur les effets de la dissuasion nucléaire, de l’interdépendance complexe, la coopération involontaire (intergouvernementalisme, investissements, etc.) et l’enchevêtrement à tous les niveaux entre les deux puissances rivales. Le « piège de Washington » repose, selon Jonathan Paquin, sur l’ultime mise en garde du président américain Georges Washington contre les alliances avec l’Europe. Il fait remarquer qu’en privilégiant les « partenariats », la Chine se garde pour le moment des vicissitudes de ces liens artificiels que sont les « alliances permanentes ».   

Professeur Zhan SU de l’Université a analysé le regain de la rivalité sino-américaine consécutivement à la montée en puissance technologique des grands groupes chinois. Les démêlées du groupe Huawei avec les autorités judiciaires américaines et l’interdiction des équipements 5G fabriqués en Chine signent un pic des rivalités entre les deux compétiteurs. Le professeur Su a estimé que les mesures d’Interdiction, les sanctions et les tentatives d’Isolation adoptées par Washington pourraient se révéler contreproductives. En effet, elles pourraient inciter la Chine à développer de nouvelles capacités qui vont réduire l’interdépendance entre les deux géants.

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La troisième tribune, consacrée à l’examen des « Risques multiples », a été modérée par Stéphane JOBIN de l’Ecole de politique appliquée de l’Université Sherbrooke.

Le professeur Pierre PALAVI du Canadian Forces College de Toronto a concentré son intervention sur l’Iran et les pays du bloc eurasiatique usant de stratégies hybrides multidimensionnelles fonctionnant sous le seuil de la puissance. L’Iran faisait figure de passerelle vers le Moyen-Orient pour l’URSS vers les mers chaudes. Pour l’occident, l’Iran a joué le rôle d’État tampon contre les russes et fut une pièce maîtresse dans la stratégie de l’endiguement des Soviétiques. Désormais, soutient-il, l’Iran est devenu une « superpuissance régionale » paranoïaque pris dans un jeu d’alliance avec Russes et Chinois. Dans ce monde hobbesien et machiavélien, les pays libéraux (Europe et notamment Canada) sont une exception. Ceux-ci risquent l’isolement, a-t-il conclu.

La professeure Nancy TEEPLE de Simon Fraser University a partagé ses travaux sur les enjeux géostratégiques en Arctique. Particulièrement, la professeure s’intéresse à la stratégie américaine dans une région confrontée à des changements environnementaux et convoitées par d’autres puissances comme la Chine et la Russie. En plus, elle étudie la sécurité et la défense en lien avec les dimensions environnementales, économiques, énergiques, commerciales et sociales, etc.

La professeure Kari ROBERTS de Mont Royal University a défini les contours d’une éventuelle nouvelle guerre froide et le rôle que pourraient y jouer la Chine et la Russie. « Quel serait le rôle de la Russie dans cette nouvelle guerre froide ? » s’est-elle interrogée ? Alors que le « Piège de Thucydide » met l’emphase sur la rivalité entre Chine et États-Unis, le rôle de la Russie comme troisième larron reste négligé. La Russie demeure une grande puissance (militaire) grâce à la modernisation de ses arsenaux et au développement des nouvelles capacités balistiques et nucléaires, etc. Elle refuse de se cantonner au statut de puissance régionale et entend s’inviter dans le duel américano-chinois. Par ailleurs, Chine et Russie tentent de s’instrumentaliser l’une et l’autre dans la rivalité qui les opposent aux USA.

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La quatrième tribune, consacrée à la « Posture des organisations de défense et sécurité », été modérée par le Professeur Anessa KIMBALL, directrice du Centre sur le sécurité internationale (CSI).

L’intervention du Major-général Dany FORTIN, Commandant 1ère Division CA, a porté sur la mission du Canada en Irak dans le cadre de l’OTAN. « Pourquoi les Canadiens y sont ? » s’est-il interrogé ?

Parce que « L’Etat islamique est toujours une menace. Il contrôle de petites poches de résistance » en Irak. La présence de l’Iran en Irak devient envahissante et les causes sous-jacentes du conflit sont encore présentes. En conclusion, le mandat canadien dans le cadre de l’OTAN en Irak consiste à aider le gouvernement irakien à gérer ses forces (ressources humaines et matérielles) et former des instructeurs.

Le Professeur Guillaume LASCONJARIAS de l’Institut français des relations internationales a prolongé l’Interrogation sur l’état d’un monde en proie à la crise du multilatéralisme et au retour des politiques de puissances. D’une part, le monde contemporain, ressemble de moins en moins à un concert et de plus en plus à une arène des Nations. Toutefois, « nous sommes dans une période de « paix froide », pour citer Jens Stoltenberg, SG de l’OTAN. D’autre part, la crise des organisations internationales (OTAN, UE, etc.) est organisationnelle (coupe budgétaire à déstructurer l’OTAN et l’absence de chaîne de commandement claire dans une UE complexifiée) et relève de la crise du sens (l’absence d’un ennemi commun et la diffraction des menaces). Dans le cadre de l’OTAN, où le Canada demeure un acteur majeur, il faut encourager l’interopérabilité, plus d’initiatives (Centre de défense contre les menaces hybrides à Helsinki) et d’affirmations (Sommet de Londres) entre membre de l’alliance.

 La derrière tribune du Commodore Jamie CLARKE, Deputy director of strategy NORAD assure que « Le Canada et USA travaillent ensemble dans le monde pour la paix et contre les guerres et les crises ». Aussi, assure-t-il, « We must change our mindset » pour faire face aux défis contemporains. Le NORAD travaille à faire face à une menace en constante évolution (russe notamment), l’Amérique du Nord étant à la portée des systèmes russes. Le constant effort de mise à niveau des armées canadiennes participe à cette volonté. « We need a update » pour détecter les missiles et les dispositifs offensifs des ennemis. Enfin, il a appelé à renforcer la coopération entre les deux pays.

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La séance de clôture a commencé avec la séquence des questions du public. Elle a porté sur la libéralisation du régime russe, l’expérience canadienne dans une Irak en proie à l’incertitude politique, la perception de la menace chinoise, etc.

En guise de mot de fin, le professeur Yan CIMON de l’École supérieure d’études internationales (ESEI) a qualifié l’initiative des Rencontres internationales Université-Défense de Québec de « dialogue essentielle ». Une telle rencontre participe à une meilleure connaissance des missions et des actions des Forces canadiennes et contribue efficacement à leur rayonnement. Par ailleurs, elle renforce la position de la ville de Québec comme cité de grande tradition militaire et d’importante ville de garnison au Canada ; elle apporte une sensibilisation réelle aux problèmes canadiens de défense à la société civile, en particulier chez de futurs leaders appelés à servir dans les institutions gouvernementales et internationales.

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