Comprendre la géopolitique russe pour comprendre la guerre Russie-Ukraine

Par Christian Picard

Cette analyse présente le contexte géopolitique ayant mené à la guerre entre la Russie et l’Ukraine, et les conséquences possibles de celle-ci. Pour savoir qu’elles étaient les scénarios possibles de l’évolution du conflit avant le début de la guerre, vous pouvez lire ma brève analyse à ce sujet.

1. Que veut la Russie?

Pourquoi Moscou a-t-elle décidé d’envahir l’Ukraine? Pour stopper son déclin comme puissance politique, économique et militaire. Et pour comprendre cette volonté, il faut remonter 20 ans en arrière.

Sous le leadership de Vladimir Poutine (depuis 1999), la Russie a vu des pans entiers de l’espace ex-soviétique rejoindre l’Europe occidentale à travers l’OTAN et l’Union européenne. 2004 fut un tournant, avec l’accession en bloc à l’OTAN de sept anciennes républiques soviétiques, dont les pays baltes. En parallèle, les rôles politique et économique de plus en plus importants de l’Union européenne ont du même coup diminué l’influence russe en Europe et dans le monde.

Élargissement de l’OTAN depuis 1949 (source: Statista).

L’influence russe dans sa région immédiate a aussi a connu trois grands chocs aux fils des ans, avec les révolutions des Roses (Géorgie, 2003), orange (Ukraine, 2004) et de l’Euromaïdan (Ukraine, 2014). De voir que le mouvement de la rue était suffisant pour renverser des gouvernements pro-russes a été un choc important pour Moscou, menant à la réalisation que le support politique et parfois direct de la Russie n’était pas suffisant pour garder sous son influence des voisins non-membres de l’UE et de l’OTAN. C’est dans cet esprit qu’il faut voir l’appui russe direct et fort pour supporter les régimes en Biélorussie et au Kazakhstan durant les manifestations populaires de 2021 et 2022 contre ces deux régimes. C’est aussi dans cet esprit d’imposer son influence régionale qu’il faut voir les interventions militaires russes en Géorgie (2008) et durant la guerre civile en Syrie (depuis 2015).

À l’international, la Russie a réalisée avec surprise sa perte d’influence lors de la guerre civile contre le régime de Kadhafi en Libye (2011). L’OTAN, à la demande du Conseil de sécurité de l’ONU, devait y imposer une zone d’exclusion aérienne en Libye. Cependant, cette intervention aura directement contribué à la chute de Mouammar Kadhafi, alors que les frappes de l’OTAN ont visé plusieurs cibles non-aériennes. La Russie, qui est l’un des membres permanent du Conseil de sécurité, a eu l’impression d’avoir été flouée, puisqu’elle avait appuyée l’intervention à la condition qu’elle ne mène pas à un appui direct aux rebelles libyens.

Même si la Russie restait initialement intégré dans le cercle des grandes puissances occidentales (notamment à travers le G8, le Conseil OTAN-Russie, et le Conseil de sécurité de l’ONU), sa puissance politique et économique est en déclin depuis 2000. Au final, on parle d’un État qui est de plus en plus insatisfait des ordres européen et mondial, une insatisfaction d’abord faible, mais qui a grandi année après année, s’accélérant avec l’isolement politique partiel de la Russie depuis 2014, lorsqu’elle a annexé la Crimée.

L’invasion russe en Ukraine est donc le dernier chapitre en date dans cette saga géopolitique. C’est aussi un chapitre différent, dont les enjeux sont particulièrement élevés pour le président Poutine, l’incitant à chercher une victoire quasiment à tout prix. En attaquant ouvertement son voisin, Moscou savait pertinemment que cela entraînerait une profonde déchirure politique et économique avec l’Occident. Même en tentant de réorienter les relations de la Russie vers l’Asie, le coût de cette déchirure est immense ne serait-ce qu’au niveau de l’influence internationale que le pays cherche à récupérer. De plus, avec cette invasion, l’administration Poutine ne pourra plus utiliser les autres politiques qu’elle utilisait pour diviser et déstabiliser les relations entre les puissances européennes, celles-ci ne pouvant que s’unir dans une telle situation. En Russie, cette aventure militaire présente aussi un fort risque pour la survie même du régime de Poutine : la motivation donnée pour justifier cette attaque reste mal définie et encore moins bien acceptée par la population. De plus, la résistance ukrainienne a rapidement rendu cette guerre très coûteuse pour la Russie, tant en termes de matériel militaire que de vies de soldats. Cette invasion est littéralement un quitte-ou-double pour le président Poutine, puisqu’une défaite en Ukraine est tout simplement inacceptable en raison des coûts qu’elle impliquerait sur les scènes politiques domestique et internationale.

2. Comment la Russie s’est préparée à un conflit avec l’Occident?

Depuis au moins 15 ans, plusieurs politiques russes ont permis au pays d’avoir les moyens de se lancer dans un conflit avec l’Occident.

Vladimir Poutine et Xi Jiping

Un fait souvent oublié est à quel point les relations entre la Russie et la Chine se sont approfondies depuis 2001, lorsque les deux pays ont signé le Traité de bon voisinage et de coopération, qu’ils ont renouvelé en 2021. Non seulement ce traité assure la paix entre les deux voisins, mais il a permis une coopération militaire approfondie (laissant même entendre implicitement un pacte défensif) et favorisé le développement de liens économiques beaucoup plus étroits. Au final, ce traité a permis au deux puissance de pleinement se concentrer sur leur région respective depuis 20 ans, tout en se renforçant mutuellement. Fait intéressant à noter, le conflit commercial récent entre la Chine et les États-Unis forcent plusieurs entreprises chinoises à trouver de nouveaux fournisseurs et de nouveaux débouchés commerciaux. Cela représente un espace commercial à combler qui pourrait profiter à la Russie dans sa recherche d’alternatives aux marchés occidentaux.

Exportations russes vers l’Asie centrale de 2015 à 2020 (source: Statista)

D’ailleurs, au niveau économique, Moscou a cherché à diversifier ses partenaires économiques, ce qui lui permet aujourd’hui d’avoir une sorte de plan d’urgence pour parer à un découplage économique avec l’Europe. Depuis 2012, les ententes économiques en Asie centrale (CISFTA, 2012 et UEEA, 2015) ont permis d’approfondir les liens économiques avec les pays de cette région, mais aussi avec l’Iran, la Syrie et la Chine. Tous ces marchés représentent des débouchées pour une majorité des exportations russes, incluant le gaz naturel et le pétrole, qui sont actuellement destinées à l’Europe. Il est certain que les niveaux d’exportations vers l’Asie centrale ne compenseront pas du jour au lendemain les exportations vers l’Europe, mais cela reste une porte de sortie d’urgence importante pour la Russie. En parallèle, Moscou a récemment réduit sa dépendance aux titres de dette de pays occidentaux, s’en débarrassant massivement, ce qui lui aura permis d’augmenter ses réserves monétaires de façon conséquente, lui permettant de soutenir son économie à court terme.

Destination des exportations russes en 2020.

Militairement, la Russie a connu une forte modernisation militaire depuis le tournant du millénaire. Les deux guerres civiles avec la Tchétchénie (1994, puis 1999-2009) ont démontré la faiblesse de l’armée russe post-soviétique, ce qui incita Vladimir Poutine à lancer une profonde réforme militaire à partir de 2001. On en aura vu les effets d’abord en Tchétchénie même, alors que Moscou a pu écraser la rébellion en 2009, mais aussi avec le conflit contre la Géorgie, qui a vu l’annexion de facto par la Russie des régions de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud en 2008. Par la suite, l’annexion de la Crimée et le soutien aux rebelles du Donbass en 2014 ont aussi démontré l’efficacité renouvelée militaire russe. Finalement, le conflit en Syrie à partir de 2015 (contre le groupe État islamique) a été une occasion en or pour la Russie de tester et moderniser l’équipement et les tactiques militaires russes.

Le dernier point qui a pavé la voie à l’invasion russe fut la relance en 2020 de la coopération militaire et économique avec la Biélorussie. Après quelques années de relations tendues, les deux voisins se sont rapprochés très rapidement, au point de rendre les deux armées interopérables. On l’aura d’ailleurs vu lors du premier jour d’invasion en Ukraine, la Biélorussie plaçant ses forces armées sous commandement russe. Pour la Russie, cette relation permet aussi d’assurer un tampon géographique entre son territoire et l’Europe occidentale, donc l’OTAN.

A soldier carries the NATO flag during German Minister of Defence Ursula von der Leyen’s visit to German troops deployed as part of NATO enhanced Forward Presence (eFP) battle group in Rukla military base, Lithuania February 4, 2019. REUTERS/Ints Kalnins

3. Et l’OTAN dans tout ça?

Plusieurs se questionnent sur la retenue dont fait preuve l’alliance atlantique dans cette situation. Il faut savoir que l’OTAN est une alliance défensive, qui vise d’abord à défendre ses membres. Ainsi, l’organisation ne passera pas à l’offensive si cela risque de déclencher une « vraie » guerre, encore moins contre une puissance nucléaire. Cela ne l’a pas empêché de soutenir l’Ukraine depuis 2014 à travers une mission d’entraînement et un soutien en matériel militaire. Les effets de ce soutien sont aujourd’hui visible : si l’Ukraine a donné l’impression d’avoir été totalement incapable lors de l’annexion de la Crimée en 2014, ses forces armées démontrent aujourd’hui des compétences militaires très élevées face à l’invasion russe. De plus, à défaut d’offrir un soutien militaire offensif, l’OTAN facilite la coordination entre l’Europe et l’Amérique du Nord de sanctions contre la Russie, et continue d’offrir un soutien défensif à l’Ukraine.

L’alliance offre aussi une limite claire aux actions russes en Europe grâce à la défense mutuelle que les alliés se sont promise. L’Article 5 du traité de l’OTAN stipule qu’une attaque contre un membre est une attaque contre tous les membres. Pour démontrer la crédibilité de cette promesse de défense collective, les alliés ont mis sur pied un « Plan d’action de réactivité » lors du Sommet de Varsovie de 2016. Ce plan a notamment vu le déploiement d’une « Présence avancée renforcée » (Enhanced Forward Presence) dans les pays baltes et la Pologne, assurant la présence dans ces pays de centaines de soldats allemands, britanniques, français, mais aussi américains et canadiens. Parce que tous ces pays se sont mis à risque de subir des pertes militaires en cas d’agression russe, ils acceptent de déclencher automatiquement une guerre contre la Russie dans un tel scénario. Moscou et le monde entier savent qu’une guerre conventionnelle entre la Russie et l’OTAN ne pourra pas être gagnée par la Russie, et qu’une guerre nucléaire ne fera que des perdants. On assiste donc à un équilibre de la menace qui évite une guerre entre les deux protaganistes.

4. Les freins aux ambitions russes et les sources de défaite possible

L’invasion en Ukraine reste un projet à court terme s’inscrivant dans une vision de plus long terme pour que la Russie préserve son poids international. Cependant, trois freins à cette ambition vont probablement faire échouer les plans de l’administration Poutine.

D’abord, l’impact à court et moyen termes des sanctions économiques occidentales va laisser des traces. Malgré les pistes de découplages économiques de la Russie des dernières années, le revirement économique nécessaire pour compenser les sanctions occidentales prendra du temps, pas juste au point de vue financier, mais aussi technologique. Entre temps, l’économie russe, déjà fragilisée, est à risque d’être saignée à blanc puisque les réserves monétaires accumulées par Moscou sont loin d’être infinies, et que les oligarques et industries russes voudront éviter la faillite.

Les forces armées russes font face à un épuisement dans les prochaines années. L’armée russe a atteint son pic de modernisation et, malgré des dépenses importantes et des estimées en faisant la deuxième puissance militaire mondiale, elle ne possède pas le même niveau de capacités opérationnelles que les armées occidentales. Notamment, 33 % de ses troupes sont des conscrits et de larges pans de son matériel militaire n’est pas moderne et ne pourra pas être modernisé en raison des sanctions occidentales qui préviennent le transfert de technologies. C’est sans compter l’impact sur le moral russe qu’aura la sanglante invasion en Ukraine. Finalement, avec une population officiellement en déclin, le renouvellement à moyen terme des forces armées russes est compromis.

Le dernier frein est littéralement l’âge de Vladimir Poutine. Même s’il s’est assuré de rester indéfiniment à la tête de la Russie, l’épuisement du pouvoir finira par se faire sentir, soit dans la rue, soit dans ses appuis, alors qu’il est déjà en place depuis 23 ans. En parallèle, à 69 ans, il ne rajeunit pas et la nature finira par faire son œuvre, ce qui représente aussi un risque important : si le président Poutine devait quitter le pouvoir brusquement, sans préparer sa succession, la Russie connaîtra une période de forte déstabilisation politique. Le pouvoir est actuellement centré sur Poutine, plutôt que sur les institutions politiques.

5. En cas de victoire décisive, quelle sera la prochaine cible de la Russie?

Si malgré ces freins la Russie connaissait une victoire décisive en Ukraine, l’administration Poutine a plusieurs autres cibles pour avancer son jeu géopolitique. Déjà, les régimes d’Asie centrale vont probablement chercher à rester le plus possible dans les bonnes grâces de la Russie, pour éviter toute intervention non-désirée chez elles. Cependant, il faut garder à l’esprit que la poursuite d’autres opérations militaires va rapidement étirer les forces russes au-delà de ses capacités opérationnelles, puisqu’elles devront en plus rester présentes au moins dans l’est de l’Ukraine.

Les cibles militaires les plus faciles sont la Moldavie et l’Azerbaïdjan. Ces deux pays tout en étant dans le voisinage russe refusent d’être sous la sphère d’influence de la Russie. Elles ne feraient aussi absolument pas le poids face à l’armée russe et il est plus que vraisemblable qu’aucun pays ne voudra réellement les supporter au même niveau que l’Ukraine, encore moins les défendre.

La Géorgie est aussi une cible potentielle, mais davantage politique et économique que militaire. L’envahir de nouveau pour la Russie serait très coûteux, les forces géorgiennes pouvant mener une défense relativement compétente et l’Europe risquant d’intervenir comme elle l’a fait pour l’Ukraine. De plus, en raison des régimes sécessionnistes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud, la Russie n’a pas besoin d’intervenir militaire pour continuer à déstabiliser la Géorgie et l’empêcher de rejoindre le giron européen.

Finalement, il n’est pas impossible que Moscou tente de mener diverses actions de déstabilisation en Bosnie-Herzégovine (mais pas d’action militaire directe), ou encore de renforcer ses liens avec la Bosnie. Dans les deux cas, cela permettrait de nuire à leur processus d’accession à l’UE, tout en déstabilisant les Balkans, ce qui aurait un fort impact psychologique et politique en Europe. Ce scénario reste cependant hautement improbable, les contraintes politiques et logistiques étant très importantes pour la Russie.

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