Peu importe le résultat de sa guerre en Ukraine, la Russie a perdu

Par Christian Picard

Peu importe le type de victoire que la Russie pourra avoir sur le terrain en Ukraine, celle-ci sera une victoire pyrrhique sur la scène internationale. Les gains que l’administration Poutine souhaitait obtenir sont régionaux: établir le Donbass comme zone tampon sous contrôle russe, déstabiliser durablement l’Ukraine pour freiner son accession à l’UE et à l’OTAN, et bloquer le processus démocratique ukrainien en marche depuis un quart de siècle. Cependant, les coûts politique, militaire et économique de cette invasion se feront sentir de façon durable et globale, au point de fragiliser l’administration Poutine. Si certains de ces coûts pourront être surmonté relativement rapidement, les coûts de long terme vont peser lourd sur l’influence russe dans le monde.

L’économie russe à la croisée des chemins

Les impacts économiques négatifs sont probablement ceux qui dureront le moins longtemps, même s’ils laisseront des marques pendant longtemps. L’Occident a imposé des sanctions économiques particulièrement sévères et si elles devaient s’étirer plus que quelques semaines, cela forcerait la Russie à réorienter son système bancaire et son économie vers l’Asie. Les exportations russes de matières premières (gaz naturel, pétrole, minéraux critiques, céréales, etc.) trouveront rapidement un marché, la Chine étant notamment très gourmande à cet égard. Pour autant, les systèmes bancaire et financier russes vont vraisemblablement être perçus comme des parias pendant des années, puisque le G7 et l’Union européenne ont démontré pouvoir les sanctionner à large échelle. Aujourd’hui, plusieurs grands groupes occidentaux – incluant des fonds d’investissements publics – doivent se départir en urgence des actifs et participations qu’ils possèdent dans des intérêts russes. Pour ces groupes, réinvestir en Russie dans les prochaines années sera toujours considéré comme très risqué.

Reprise de l’économie russe durant la pandémie (source: Bloomberg).

Si les sanctions occidentales devaient perdurer plusieurs mois, la situation économique russe va s’empirer considérablement et le sera pour des années, annulant du même coup sa reprise rapide suivant l’impact de la pandémie de la COVID-19. D’une part, les sanctions sur les échanges de matières premières et d’un large éventail de produits industriels et technologiques vont empêcher des partenariats économiques internationaux à travers l’ensemble du tissu économique russe. D’autre part, même dans les secteurs où il n’y a pas de sanction, les paiements internationaux vont faire face à un frein considérable, alors que les transactions en dollar américain sont suspendues vers la Russie et qu’au moins 70 % du système bancaire russe va être exclu du réseau bancaire international SWIFT. Même les livraisons de gaz naturel russe vers l’Europe – toujours autorisées – risquent de diminuer significativement, en raison de la difficulté à les payer.

Une puissance militaire au déclin inévitable

L’échec de l’armée russe lors de la première guerre civile en Tchétchénie (1994) a été un électrochoc en Russie, révélant l’état lamentable de ses forces armées suivant la chute de l’URSS. Depuis, plusieurs réformes d’envergures ont vu le jour (1997, 2001/5, 2008), permettant de significativement améliorer tout l’établissement militaire russe. Différents conflits lui ont aussi permis de gagner en expérience, comme l’invasion en Géorgie (2008), le conflit en Syrie (depuis 2015) et le conflit en Ukraine depuis 2014. Plusieurs vagues de modernisation ont aussi touché les équipements militaires russes (notamment les avions de combat et les véhicules blindés), même si la Russie continue de déployer beaucoup d’équipements qui n’ont pas connu cette mise aux normes.

Source: Reuters

Néanmoins, l’échec flagrant de l’action russe dans les premiers jours de son invasion a montré au monde entier les failles de son armé. Malgré ses réformes récentes, sa doctrine militaire reste ancrée dans le passé. De plus, on a pu réaliser à quel point la corruption est endémique dans l’institution militaire russe, ce qui l’aura empêché de bien se préparer et s’adapter à la réalité d’aujourd’hui. De son côté, la résistance ukrainienne a démontré qu’une armée avec un entraînement de type « occidental » et un armement occidental, même limité, est en mesure de mettre en déroute les forces russes. Plus encore, malgré son manque d’expérience et un équipement désuet, les forces aériennes ukrainiennes ont tenu tête aux forces aériennes russes, ce qui est révélateur de l’actuel niveau opérationnel de l’armée de l’air russe. La lutte ukrainienne entraîne aussi des coûts importants financiers et en matériel pour la Russie, considérant tout l’équipement qu’elle a déjà perdu sur le champ de bataille, ainsi que certains de ses meilleurs éléments (notamment dans les forces spéciales). Finalement, le moral des troupes russes sera vraisemblablement affectée pour longtemps : en plus du poids psychologique de cet échec militaire initial en Ukraine, les soldats russes vont perdre confiance dans sa hiérarchie, celle-ci lui ayant menti à plusieurs égards, mensonges ayant déjà coûté la vie à des milliers de soldats.

Source: Associated Press

À cela, il faut ajouter que la modernisation de l’armée russe est compromise actuellement par les sanctions internationales qui interdisent le commerce de matériels et technologies à double-usage (civil et militaire) avec la Russie, et le fait que le président Poutine va sans doute procéder à une purge dans l’état-major russe. Les forces armées russes vont donc perdre en moral, en crédibilité, en expérience et en capacité opérationnelle. Combiné à une démographie en baisse, le renouvellement de cette armée dans les prochaines années ne lui permettra pas de s’améliorer, seulement de ralentir son déclin.

Un quasi-isolement politique qui va perdurer

À court et moyen terme, l’influence politique russe en Europe sera fortement réduite. Vladimir Poutine, après avoir travaillé pendant 20 ans à cultiver des dissensions profondes entre les gouvernements européens à l’égard de la Russie, a réussi à tous les unir face à lui en quatre jours, incluant des pays comme la Hongrie, traditionnellement proche de l’administration Poutine. Plus encore, trois pays officiellement neutres militairement se sont rangés, à divers degrés, dans le camp anti-Russie. Causant la surprise, la Suisse a accepté d’appliquer les sanctions bancaires de l’UE, alors que la Finlande et la Suède ont en plus offert du soutien militaire à l’Ukraine. Dans le cas de ces deux pays, leur appui est particulièrement significatif si on se rappelle que dès le début du conflit, le président Poutine les a menacé de représailles militaires s’ils rejoignaient l’OTAN.

Source: Associated Press

En Asie, le portrait est plus nuancé, plusieurs pays n’ayant pas coupé les ponts avec la Russie, sans nécessairement supporter son action. Ce qui notable cependant, c’est la tiédeur de l’appui chinois, qui s’est entre autre abstenu, plutôt que de voter contre, sur une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU condamnant la Russie pour son invasion en Ukraine. Cela démontre que malgré les liens tissés entre la Chine et la Russie depuis vingt ans, notamment à travers le Traité de bon voisinage et de coopération, les autorités chinoises craignent de faire les frais indirectement des sanctions occidentales en cas d’appui trop fort de la Russie. Cette crainte n’est pas infondée, alors que la Biélorussie est désormais dans le collimateur de plusieurs gouvernements européens, incluant pour sa suspension du SWIFT.

De façon générale, la Russie vient de créer un découplage politique avec l’Occident, qui n’est pas sans rappeler la politique des blocs de la Guerre froide. Combien de temps ce découplage durera? Il est certain qu’une crise internationale exigeant une intervention politique russe lui pourrait entrouvrir certaines portes, mais il faudra probablement attendre la fin de l’administration Poutine pour qu’une véritable détente, voir un rapprochement, puisse s’effectuer.

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